Les espiègleries afro-centrées des Jungle Brothers

Les espiègleries afro-centrées des Jungle Brothers

« Straight Out The Jungle », la philosophie naissante des Native Tongues

Warlock Records, 1988

La tragédie des classiques oubliés

Avec le temps, on a tendance à oublier, voir même parfois dénigrer, l’impact de certains albums et l’influence qu’ils ont pu avoir sur la suite du genre musical en inspirant toutes les futures réalisations. Ici, on parle bien-sûr d’un album de Hip Hop, qui, comme beaucoup, a été oublié au fil des années, dans la longue histoire du Hip Hop qui s’allonge de jour en jour. Après tout, c’est naturel, après plus de 30 ans, le feu des projecteurs éclaire autre chose. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas rendre hommage à ces albums oubliés, et reconnaitre leur influence.

Straight Out The Jungle rentre directement dans cette catégorie, aussi oublié que dénigré aujourd’hui. Si d’autres albums ont réussi à se maintenir avec le temps et ont conservé le statut de classique, certains ont au contraire subi un sort beaucoup plus tragique. Pourtant, le premier album des Jungle Brothers a eu une influence sans précédent sur la suite du Hip Hop, au même titre que les Paid In Full d’Eric B. & Rakim, Criminal Minded de Boogie Down Productions, Straight Outta Compton de N.W.A., Strictly Business de EPMD. En réalité, les années 87 et 88 ont été les vrais fers de lance de la nouvelle génération et ont contribué à donner au Hip Hop les nouvelles saveurs des années 90, avec toutes les innovations qu’ils ont pu apporter sur le Hip Hop. Si j’en parle souvent, c’est qu’on a tendance à beaucoup trop l’oublier aujourd’hui.


Les précurseurs d’un mouvement

L’impact des Jungle Brothers est sans précédent. Ils ont d’abord ouvert la voie pour les Native Tongues, en apportant cette philosophie ludique, avec une dose d’humour et de décontraction qui ramène directement au début du Hip Hop. Mais ils l’ont fait différemment, avec un brin afro-centrique dont ils sont presque les pionniers. De La Soul, A Tribe Called Quest ou Brand Nubian continueront sur cette lancée avec un style qui leur appartient respectivement, encore plus ludique pour arriver jusqu’à une philosophie hippie pour le premier, plus philosophique et afro-centré pour le deuxième et plus revendicateur pour le troisième.

Mais il s’agit ici que de quelques exemples qu’ils ont pu influencer, Intelligent Hoodlum a.k.a. Tragedy Khadafi, Main Source ou KMD font aussi parti de cette liste. Il s’agit aussi l’un des premiers albums de rap conscient avec leurs confrères Public Enemy et N.W.A. qui ont pris une direction beaucoup plus directes et agressives.

Contrairement à quelques-uns de leurs compères de l’époque comme Rakim, EPMD ou LL Cool J qui étaient d’avantage occupés à fanfaronner, ils vont aussi proposer un contenu plus sérieux tout en conservant ce côté comique avec une touche d’espièglerie. Aspect qui va tendre à disparaitre au fil des années dans le Hip Hop. S’ils samplent majoritairement du Funk, ils vont aussi ouvrir la voie, avec d’autres groupes, vers une sélection de samples bien plus éclectiques, et notamment le Jazz, sans oublier l’une des premières fusions entre le Hip Hop et la House sur I’ll House You avec Todd Terry.


Une philosophie unique inspirée des pionniers du Hip Hop

Dans la philosophie des Jungle Brothers, le titre de l’album prend tout son sens. La Jungle fait à la fois référence aux ghettos mais aussi à leur racines africaines avec un retour aux sources, un clin d’œil direct aux pionniers du Hip Hop qui avaient cette volonté de rassembler les communauté noire tout en prônant leurs racines. Le pseudo d’Afrika Baby Bam est d’ailleurs une référence directe à Afrika Bambatta.

Les Jungle Brothers portaient cette dualité en eux. Ils sont suffisamment conscients pour proposer un contenu afro-centré mais suffisamment sage pour ne pas rentrer dans la vulgarité et les clichés de la vie de voyou. Leur autodérision agit pour eux avec un message suffisamment éclairé tout en conservant une forme de légèreté, les titres oscillent d’ailleurs très habilement entre conscience collective et fanfaronnade.

L’introduction et titre éponyme est le plus révélateur de leurs intentions avec une courte présentation des parties prenantes, Afrika Baby Bam et Mike Gee, accompagnés du DJ Sammy B. Avec un magnifique sample du riff de guitare de Mango Beat de Mandrill, le production est brute mais épurée, et laisse le groupe s’exprimer à merveille pour une belle performance des deux rappeurs avec un hook qui reprend la phrase iconique de The Message de Grandmaster Flash and The Furious Five « It’s like a jungle, Sometimes it makes me wonder, how I keep from going under».


Un mélange subtile entre conscience afro-centrée et espièglerie

Avec des paroles teintées d’humour, le groupe s’adonne goulument à ses espiègleries, à commencer par Jimbrowski où ils se vantent de la somptuosité de leurs parties intimes, complètement loufoque mais totalement tordant. Dans la même idée, ils s’auto-congratulent sur Braggin and Boastin sur un petit riff de guitare de Imprreach The President. Because I Got it Like That, sur un solo d’orgue de Sly and the Family Stone, fait référence à la gente féminine avec une séduction à leur manière. I’m Gonna Do You suit le même chemin avec un titre on ne peut plus explicite sur un riff de guitare de The Meters. Sur Behind the Bush, Baby Bam et Mike G inventent des métaphores liées à la jungle pour décrire les objets de leurs désirs sexuels. Difficile de ne pas mentionner l’improbable Sounds of the Safari qui est aussi cliché qu’amusant avec les cris d’animaux éparpillés sur le morceau.

Même s’ils sont plus conscients sur d’autres titres, ils gardent leur côté comique. Sur What’s Going On, qui reprend naturellement la chanson du même titre de Marvin Gaye, ils évoquent les problèmes liés à l’éducation auprès des populations noires et incitent les jeunes à apprendre l’histoire et de se méfier des dangers de la rue. Black Is Black est un des premiers fleurons du hip-hop afro centrique, marchant dans les pas de leurs prédécesseurs et première source d’inspiration, Afrika Bambaata. Sur On The Run, ils relatent les difficultés de la vie urbaine avec l’impact sur les relations familiales.

Même s’ils utilisent peu de samples Jazz, l’album en est imprégné par les sonorités et la musicalité, les Jungle Brothers font bel et bien partie les pionniers de la fusion du rap et du jazz. Les productions rudimentaires orchestrées par le groupe lui-même proposent des rythmes de batterie très clairsemés tout en gardant une forme de Hip Hop très pure avec un break beat minimaliste et quelques samples simples et bien choisis. Le paysage sonore de l’album est intimement lié aux Ultimate Beats and Breaks (UBB), une série de 25 compilations qu’ils ont massivement samplé, notamment les drum breaks.


L’année suivante le groupe sortira Done by the Forces of Nature, un album qui reprend les mêmes codes que le premier mais dont la production ravira sans doute un peu plus les nouvelles générations que sur ce premier essai. Même si le groupe continuera de sortir des albums dans les années 90 et 2000, le paysage musicale du Hip Hop a pris une tendance moins ludique et plus agressive faisant des Jungle Brothers un groupe démodé dès le milieu des années 90.

La production brute peut en rebuter certains, pourtant le groupe présente des innovations majeures du Hip Hop en terme de contenu lyricale et de composition. Le trio a composé un album qui est à leur image avec un mélange de conscience afro-centrée, de positivité, d’amusement et d’espièglerie tout en restant toujours authentique. Ils ont lancé des groupes tels que A Tribe Called Quest ou De La Soul qui sont tragiquement devenu plus reconnus et célèbres qu’eux. Jungle Brothers pose les graines musicales d’un certain nombre de tendance qui deviendront dominantes pendant plusieurs années. Et c’est merveilleusement bien fait.

Par Grégoire Zasa


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