La comédie anti-consumériste d’Handsome Boy Modeling School

La comédie anti-consumériste d’Handsome Boy Modeling School

« So… How’s Your Girl? », un concept inspiré d’une série télé

Tommy Boy, 1999

« La nouvelle tendance des albums de producteurs »

Handsome Boy Modeling School est la collaboration de deux producteurs talentueux : Prince Paul et Dan The Automator. Si les deux albums du duo sont des concepts, le groupe est déjà un concept en lui-même. Le duo lancera une petite tendance d’albums de producteurs, un concept encore très peu exploré dans le Hip Hop et pour lequel ils font partis des pionniers.

Le Hip Hop fonctionne toujours avec un beat et du emceing, les deux étant indissociable l’un de l’autre. Une fois qu’on a dit ça, les duos de rappeur avec son producteur étaient le schéma habituellement utilisé avec des groupes comme Eric B. & Rakim, Gang Starr, Pete Rock & CL Smooth, Kool G Rap & DJ Polo pour ne citer qu’eux. Un autre schéma classique était les groupes qui assuraient à la fois le emceing et la production avec un producteur « in-house », EPMD, UGK, Mobb Deep, Wu-Tang Clan et bien d’autres. S’il n’y avait pas de producteur « in-house » au sein du groupe, la production était assurée par un à trois producteurs, rarement plus. Peu importe la configuration, la production des albums de la fin des années 80 et du début des années 90 suivait presque systématiquement l’un de ces schémas. Vers le milieu des années 90, ce schéma va tendre à disparaitre pour des albums avec de multiples producteurs, l’un des premiers a proposé cette révolution est Nas avec Illmatic en 1994. La plupart des rappeurs suivront ce modèle à partir du milieu des années 90. Les producteurs membre des groupes tendent à disparaitre et deviennent des mercenaires qui vendent leurs beats à des rappeurs, même si quelques producteurs « in-house » au sein des labels persistent.

Dan The Automator et Prince Paul vont proposer un nouveau modèle et lance la future tendance des albums de producteurs, ce ne sont pas les rappeurs qui « invitent » les producteurs, mais les producteurs qui vont inviter les rappeurs sur leurs beats. Bien-sûr, cette tendance restera à la marge dans le Hip Hop, mais plusieurs albums suivront ce modèle. Parmi les plus notables, on peut citer  A Prince Among Thieves de Prince Paul lui-même en 1999, Neptunes Presents The Clones en 2000, The Magnificient de DJ Jazzy Jeff en 2002, les Soul Survivor de Pete Rock ou Shock Value de Timbaland en 2007. 


« Deux producteurs farfelus pour un album concept »

Si le curriculum de Prince Paul est déjà bien rempli, celui de Dan The Automator l’est déjà beaucoup moins à l’époque de cet album. Sa seule réalisation vraiment notable est Dr. Octagonecologyst avec Kool Keith en 1996, mais son style psychédélique, électrique et futuriste avait fortement séduit les amateurs de Hip Hop pour un album classique dans son genre. Il s’illustrera un peu plus tard avec Deltron 3030 aux côtés de Del The Funky Homosapien et le DJ Kid Koala et ensuite sur le premier album de Gorillaz en 2001.

Prince Paul est quant à lui une légende du Hip Hop. Il a commencé en tant que DJ/producteur pour les Stetsasonic à la fin des années 80 avant de devenir le producteur attitré des De La Soul sur leurs trois premiers albums, 3 Feet High and Rising en 1989, De La Soul Is Dead en 1991 et Bulhoone Mindstate en 1993. Entre temps, il réalise des beats pour des rappeurs/groupes reconnus tels que Big Daddy Kane, MC Lyte, Boogie Down Productions ou encore 3rd Bass. En 1994, il s’associe avec RZA au sein du groupe Gravediggaz pour un  album au concept horrorcore, 6 Feet Deep.

Nous voilà arrivé en 1999 avec un nouveau concept accompagné de Dan The Automator, So… How’s Your Girl?. Un concept qui s’inspire librement d’un épisode de la série Get A Life, The Prettiest Week of My Life, où l’un des personnages ambitionne de devenir un top-modèle masculin. Les deux producteurs incarnent deux personnages leur permettant de parodier et critiquer de manière satirique la société de consommation, le matérialisme, la vanité et l’égocentrisme, et notamment la bourgeoisie ou les mannequins et le snobisme dont ils peuvent faire preuve. 


« Une ambiance éclectique aux sonorités futuristes »

Dans ce concept, les deux producteurs confectionnent des ambiances variées, ils expriment leurs créativités dans des styles différents. On démarre avec une intro Rock N Roll à l’image du titre, on se plonge ensuite dans une atmosphère futuriste sur Magnetazing avec un Del à la voix cartonnesque semi-robotisée. On a un côté mystique sur Waterworld incluant des bruits d’eau qui coule et des petits pianos sonnants où Encore rappe avec un flow fluide pour des métaphores absurdes sur les liquides.

Sadat X et Grand Puba des Brand Nubian apparaissent sur Once Again avec des flows ravageurs sur un beat lugubre incluant un sample Jazzy. Sur The Truth, une boucle de piano magnifique avec des cornes et des violons sublime la voix soul de Róisín Murphy et un couplet posé de J-Live. L’harmonica de The Projects apporte un côté bluezy/funky sur des couplets de Dave des De La Soul et Del. La ballade Sunshine met en scène Sean Lennon et Josh Haden pour un chant calme sur un jeu de guitare. Sensationnal des Jungle Brothers livre un rap abstrait sur un morceau au vibraphone sur Torch Song Trilogy. Megaton B-Boy propose des sonnorités magnétiques avec des bruits de lazer, des bourdonnements et une batterie saturée, sur un couplet de El-P de Company Flow aussi étrange que la production.

Plus instrumental, le duo se livre à un petit ego-trip de producteurs sur Metaphysical avec des voix opéresques de Miho Hatori et Mike D des Beastie Boys prononçant des idiomes absurdes. Look At This Face et Modeling Sucks mettent en avant les techniques de Dan avec des boucles de musique classique et des batteries percutantes, superposés par des échantillons vocaux. Le duo véhicule son intérêt pour Get A Life en incluant des extraits re-séquencés vocaux de la série avec une dose d’humour supplémentaire. Sur Holy Calamity, ils font appel aux talents de DJ Shadow pour le synthé et DJ Quest pour le scratch pour un titre monstrueux. Un côté très poussiéreux mais réussi à l’image des travaux de DJ Shadow. Kid Koala se tape un délire instrumentaliste sur The Runway Song, avec des scratchs et des bruits sourds et futuristes. L’album clôture par Father Speaks avec la participation du comédien Don Novello.


So… How’s Your Girl? est un ovni aux sonorités futuristes, magistralement maîtrisé par deux grands producteurs qui continuent de nous surprendre aux fils de leurs travaux respectifs. Peu d’albums peuvent se vanter de faire preuve d’une telle créativité musicale tout en mettant en œuvre un concept intelligent et bien ficelé, et même s’il y en a d’autres, Prince Paul ou Dan The Automator ne sont généralement pas très loin.

Par Grégoire Zasa


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