L’entrée en scène brutale de Black Moon

L’entrée en scène brutale de Black Moon

La révolution crasseuse et furieuse, « Enta Da Stage »

Nervous Records, 1993

« Le renouveau du rap new yorkais »

En 1993, nous n’avions pas le recul nécessaire pour observer les changements qui s’opéraient dans le Hip Hop. Aujourd’hui, nous savons que l’année 1993 a été une année de transition dans le Hip Hop new yorkais, et même plus généralement dans le Hip Hop global. Il y a un avant 1993 et un après 1993. La fin des années 1980 marque une grande période d’innovation dans le rap, des groupes comme Rakim & Eric B., Big Daddy Kane, Slick Rick, Boogie Down Productions, EPMD, A Tribe Called Quest, De La Soul, Gang Starr se sont tous distingués avec un style distinct, généralement plutôt conscient ou au contraire plutôt divertissant. Mais aucun d’entre eux n’était fondamentalement gangsta, à l’exception peut-être de Kool G Rap et DJ Polo, mais il s’agit bien ici d’une exception. Si cette génération a posé les bases du Hip Hop, elle commençait à subir un léger déclin au début des années 90. Le public semblait réclamer autre chose.

Alors que New York avait toujours été sur le devant de la scène et le grand innovateur dans le Hip Hop, et en conséquence le plus grand vendeur de disque de rap, la vedette a été reprise par Los Angeles et le G-Funk de Dr. Dre accompagné de Snoop Doggy Dogg à partir de 1992. Pour la première fois dans l’histoire du Hip Hop, New York se retrouve en retrait et, en conséquence, devait réagir. Il est certain que le succès du gangsta rap de Los Angeles a eu un impact sur l’avenir du rap new yorkais. Ce n’est pas qu’ils ont copié leurs concurrents de la côte pacifique, mais ils sont eux aussi passés à un Hip Hop beaucoup plus agressif à partir de 1993 avec un style qui reste néanmoins toujours typiquement new yorkais.

L’année se retrouve par conséquent partagée entre les réalisations de l’ancienne génération, notamment Midnight Marauders d’A Tribe Called Quest, Bulhonne Mindstate de De La Soul, Looks Like A Job For de BIg Daddy Kane, et les albums d’une nouvelle génération naissante qui puisera son inspiration dans les bas-fonds crasseux des rues malfamées de New York. Le Hip Hop conscient ou divertissant n’est plus, un Hip Hop plus dur, plus street, plus gangsta apparait. Le but n’est plus de s’élever, de dénoncer ou de rassembler, mais de montrer au monde la puanteur de la rue et les conditions de vies difficiles des quartiers défavorisés. Des artistes comme le Wu-Tang Clan, Fat Joe ou Onyx seront les précurseurs de ce nouveau style de rap naissant qui révolutionnera le rap pour les années à venir.


« Une aventure nocturne dans les rues obscures et crasseuses de Brooklyn »

Un autre groupe marquera cette transition au fer rouge, rouge comme la fureur qui règnent en eux, rouge comme cette couverture où ils trônent avec un air menaçant habillés dans leur apparat le plus street. Rien que cette couverture aura un impact certain sur le Hip Hop, les couvertures à la Paid In Full où on apparait riche avec des chaines en or laissent place à des couvertures qui nous font ressentir la fureur de la rue. Black Moon avait cette fureur, cette rage en eux, un désir de s’exprimer, de raconter les histoires sombres qu’ils vivent au quotidien, la noirceur des rues peu éclairées de Brooklyn, avec une lune noire qui domine une nuit froide.

Le trio de Bushwick, Brooklyn mené par Buckshot aux côtés de 5ft et DJ Evil Dee sera l’incarnation de cette lune noire, une lune qu’on ne voit pas, ou qu’on ne veut pas voir, la face cachée de New York. Une lune ternie par la froideur et la dureté de la rue. Black Moon dévoilera au grand jour ce qu’il se passe dans ses rues sombres. Les deux rappeurs incarnent cette agressivité brute issue de la rue avec des grondements menaçants, des lyrics violentes et une intensité verbale enragée. Le duo nous fait ressentir les émotions stressantes qui peuvent mettre dans l’inconfort, une forme de peur gênante. Le Hip Hop n’avait pas l’habitude de nous emmener dans son territoire, mais en plus de nous y emmener, Buskshot nous fait vivre son univers, son quotidien, avec les sensations qui s’en suivent. Une aventure nocturne dans les rues obscures et crasseuses de Brooklyn qui provoque une forme d’anxiété.


« Une expression rageuse sur des rythmes anxiogènes et inconfortables »

Si on ressent la crasse de la rue dans les paroles et l’interprétation brutes des deux emcees, l’équipe de production transmet de la même manière cette angoisse. Les Beatminerz, accompagnés de DJ Evil Dee, confectionnent des beats qui mettent dans l’inconfort, en puisant dans les vieilles caisses de disques Jazz et Soul, mais pour des beats obscures. Là où leurs prédécesseurs utilisaient des boucles de samples connues pour apporter un groove, les Beatminerz vont piocher des enregistrements insoupçonnés allant du Funk au Jazz, en passant par le Reggae. Ils utilisent des boucles grinçantes et maussades, presque irritantes, accompagnés de scratches pour des rythmes lourds.

La boucle sifflante de Tidal Wave du jazzman Ronnie Laws sur Who Got Da Props provoque un rythme brut et inquiétant. Le saxophone  de I Got Cha Opin tiré de Odwalla de The Art Ensemble of Chicago est un autre exemple du génie des Beatminerz. Plus classique, Buck Em Down reprend un boucle de Wind Parade de Donald Byrd pour un beat dissonant. De son côté, les quelques notes de Hydra de Grover Washington Jr. sur How Many Mic’s provoque une sensation alarmante et dramatique.

L’expression rageuse de Buckshot nous fait ressentir sa fureur, sa diction et son intensité véhiculent cette puanteur et renforcent l’anxiété communiquée par les paroles. Les allitérations répétées et incessantes de Slave témoignent d’une agressivité sans faille. Les variations de voix et la versatilité du rappeur sont exceptionnelles. La dextérité verbale de Buckshot doit être soulignée mais les textes crus de 5ft sont aussi exceptionnels, malheureusement il n’apparait que sur trois morceaux.


« Un impact sur la culture urbaine et Hip Hop »

L’argot utilisé nous permet de nous hisser avec eux dans leur quotidien, de le vivre, de le ressentir. Cet argot sera d’ailleurs repris pendant plusieurs années par les fans de Hip Hop, à New York mais aussi ailleurs, c’est dire l’impact d’Enta Da Stage sur la culture Hip Hop. Et si ça ne suffisait pas, l’accoutrement qu’ils arborent fièrement, les fameuses bottines Timberland et le manteau First Down, deviendra un autre symbole de la réussite du groupe et de leur empreinte dans la culture des années 90.

Si Enta Da Stage a eu un impact sur la culture urbaine, son impact sur la culture Hip Hop est encore plus puissant. Au-delà de la couverture, qui servira d’inspiration à The Infamous notamment, le style crasseux et gangsta sera repris par toute la future génération des rappeurs new yorkais, de Nas à Notorious B.I.G., sans oublier les successeurs les plus évidents, Mobb Deep. Enta Da Stage dessine et pose les bases de la deuxième partie de l’âge d’or du Hip Hop, qui s’affranchit partiellement de l’héritage de la génération précédente tout en utilisant ses innovations techniques et artistiques.

Suite à cet album, le groupe se séparera temporairement et quittera Nervous Records. Buckshot fondera Duck Down avec son ancien manageur Dru-Ha. Ensemble, ils feront perpétuer l’héritage débuté par Black Moon avec un nouveau collectif underground, la Boot Camp Clik, incluant Smif-N-Wessum, Originoo Gunn Clappaz et Heltah Skeltah. Partiellement ou intégralement produite par les Beatminerz, les réalisations de ces groupes feront partie des plus hardcore de la deuxième moitié des années 90.


Enta Da Stage est le chef d’œuvre de Black Moon, l’interprétation, les paroles, les rythmes sales, tout est maitrisé parfaitement. Un album qui est une pièce maitresse du gangsta rap new yorkais et un album qui marque le renouveau du Hip Hop pour l’emmener dans un nouveau monde.

Par Grégoire Zasa


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