Critical Beatdown, Ultramagnetic MCs

Critical Beatdown, Ultramagnetic MCs

Next Plateau, 1988

Comme bon nombre des albums de Hip Hop de la fin des années 80, Critical Beatdown a apporté son lot d’innovation dans le game. En fait, la beauté de cet époque était définitivement dans la diversité des réalisations des différents groupes qui s’aventuraient à faire du rap. Même si l’époque n’était pas encore spécialement concurrentielle comme dans les années 90, la concurrence arrivait à grand pas avec des nouveaux groupes qui voyaient le jour régulièrement. Et cette concurrence naissante poussait définitivement les groupes à se démarquer de leurs concurrents, ou au moins ne pas proposer un simple copier/coller, mais au contraire d’apporter sa propre approche et son propre style. 

Malheureusement, Critical Beatdown n’est pas le plus cité des albums de cette période. On peut le comprendre puisque d’autres réalisations de la période ont été plus marquantes. Chaque album de l’époque apportait une innovation à sa manière. Rakim a inventé le flow méthodique, EPMD ont créé des rythmes groovy avec une technique de sampling inédite, Boogie Down Productions a développé un rap plus conscient sur des rythmes influencés reggae, Gang Starr lancera les hostilités du Jazz-rap, A Tribe Called Quest proposera un rap plus philosophique, les Geto Boys s’abandonneront dans un Hip Hop plus horrorcore, et ainsi de suite. Mais pourtant Critical Beatdown a bien tracé la voie pour un style de rap complètement abstrait et surréaliste qui influencera certains artistes du Golden Age et bien après. 

Revenons maintenant à la naissance de ce groupe si particulier. Les Ultramagnectic MCs, originaires du Bronx, se forme dès le milieu des années 80 sous l’impulsion de Kool Keith et Ced Gee, les deux leaders, avec à leurs côtés TR Love et Moe Love. En tant que leaders, Kool Keith est le rappeur principal, accompagné de Ced Gee, qui est également le producteur du groupe. Moe Love a quant à lui plutôt un rôle de DJ, alors que TR Love est plutôt le producteur exécutif même si quelques couplets de ce dernier viennent se glisser par-ci par-là. Disons que leurs rôles respectifs sont plus en retrait. Dès 1985, le groupe sort quelques singles, plutôt acclamés par la critique, notamment Ego Trippin qui figure sur l’album, ce qui leur vaudra la confiance de Next Plateau pour un album, qui arrivera finalement en 1988.

Même si leur accoutrement les fait plus ressembler à un boys band de Disco, ils sont bien un groupe de rap. Les Ultramagnetic MCs sont plein d‘audace et d’arrogance, très avant-gardiste et innovateur, cette arrogance se reflète d’ailleurs dans leur nom. A l’image de la folie de Kool Keith, le quatuor est un groupe bizarre et surnaturel. Avec sa voix nasillarde, Kool Keith refuse d’obéir aux conventions du rap. Là où Rakim utilisait un flow méthodique, Keith balançait une mesure au milieu de la suivante sans se soucier de la structure des rimes. Son flow off-beat a inspiré bon nombre de rappeurs modernes, et ses lyrics surréalistes, abstraites et pleines de vantardises avec un comique absurde, ont fait la réputation du rappeur. Kool Keith, comme Rakim, a inventé son propre style de rap avec des schémas de rimes non conventionnels, un rythme saccadé et maniaque, et une attitude futuriste pseudo-scientifique.

Kool Keith, Kool Keith Housing Things

Well i’m sonically, high bionically
For you dummies, ironically stupid
What are you, cupid?
You steal my rhymes, and then you loop it
Wrong! back this way
Follow me now, head this way
Into this, while i rap on through this
For many germs, who never knew this
Switches, upside down
Turn around, look in the mirror
You rap catchers are makin a error

Ce qui est incroyable, c’est la complémentarité entre Kool Keith et Ced Gee. Quand Keith va partir dans des délires insoupçonnés, Gee va le ramener doucement à la réalité avec son approche plus terre à terre. La dualité des deux leaders donne une magie parfaite entre le réel et l’abstrait. Il y a le mix idéal entre la folie et la raison. Pourtant, Keith se prive pas pour jouer avec notre intellect autant dans les paroles que dans le flow, son délire est parfois difficile à suivre quand il finit sa rime au milieu du vers suivant, alors que de son côté Ced Gee va contrebalancer avec sa simplicité.

Si le emceeing de Ced Gee a une approche plus simpliste et conventionnelle, il en est rien pour sa technique de production. Il utilise des techniques de sampling inédites, en hachant, modifiant et réarrangeant les samples utilisés. Ced Gee a disséqué chirurgicalement les samples pour les réassembler à sa manière. Il offre un terrain de jeu parfait pour laisser la folie de Kool Keith s’exprimer librement, il peut se fondre parfaitement dans le magnétisme des beats confectionnés par son producteur. Sur Ease Back, Ced Gee combine un sample inversé du saxophone sifflant de The Grunt de The JBs avec un sample de clavier. Funky sample une boucle de Woman to Woman de Joe Cooker avec des scratch et des bruits abstraits pour un rythme aussi funky que hardcore. Les compositions minutieuses teintées de Funk avec des rythmes lourds font de cet album une innovation majeure dans le Hip Hop.

Après cet album, le groupe se séparera une première fois, souffrant d’un manque de promotion de la part de leur maison disque qui préférait mettre l’accent sur un trio plus pop-rap, Salt-N-Pepa. Le manque de succès a créé des tensions dans le groupe et les a conduit à se séparer. Ils se réuniront quelques années plus tard pour deux albums moins abstraits et un peu plus Jazz, Funk Your Head Up et The Four Housemen, sur Mercury avant de se séparer une nouvelle fois. Kool Keith continuera de son côté une carrière solo pour devenir encore plus bizarre que jamais avec un premier album Dr. Octagonecologyst sous le pseudo Dr. Octagon en 1996. Les autres tomberont plus ou moins dans l’obscurité. Ils tenteront une nouvelle fois de se réunir en 2007 mais la magie s’était définitivement évaporée.

Critical Beatdown est une pierre angulaire de la fin de la New School et du début du Golden Era. On peut être sceptique sur cet album, mais avec ses techniques de sampling chirugicales, ses rimes surreélistes et le emceeing insensé de Keith, il s’agissait bien d’une grande innovation et d’une prouesse technologique. Un album qui est définitivement classique et une source d’inspiration pour toutes les générations suivantes.

Par Grégoire Zasa


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