The Don Killuminati: The 7 Day Theory, Makaveli

The Don Killuminati: The 7 Day Theory, Makaveli

Death Row / Interscope, 1996

Dans la discographie de Tupac, l’homme au-dessus de tout classement, il est rarement cité comme son meilleur. C’est pourtant mon préféré. Makaveli The Don Killuminati : The 7 Day Theory est le couronnement le plus singulier et symbolique qu’il pouvait offrir à sa carrière et donc à sa vie. On parle souvent de « testament musical » : on est ici dans un sens littéral de l’expression, le tourbillon d’évènements et de hasards a été tellement puissant, qu’il en a troublé notre bon sens. Des dizaines de théories ont pris forme pour l’expliquer, tellement l’existence même de ce projet est difficile à croire. Explications.

Pac n’en peut plus de rage, lui qui est persuadé que c’est les Bad Boy qui ont essayé de le tuer en ‘94, lors de la (première) fusillade, à NY. Dans l’ascenseur ! Il montait pour aller les voir en studio et se fait tirer dessus par des voleurs, et comme par hasard lorsque Puff et BIG descendent, alertés par les coups de feu, ils sont tellement étonnés ! Étonnés de voir Pac dans une mare de sang ! Mais lui interprète ça comme une stupéfaction « ils n’ont pas réussi à me tuer ! ». « Ce n’était donc pas un braquage, mais un complot ! » se dit-il. Preuve en était, BIG qui se disait « mon ami, n’est même pas venu me voir à l’hôpital ! » aurait-il continué. Plus tard, Biggie expliquera tout simplement qu’on ne l’a pas laissé entrer car la chambre de Pac était, à juste titre, extrêmement surveillée, de peur qu’on ne vienne « finir le boulot ». Suge se frotte les mains et bat le fer chaud, « we declare war » dit-il droit dans les yeux de Pac en payant sa caution. Libre, mais enfermé dans sa paranoïa vengeresse, il devient un boulimique d’écriture, avale les prods les unes après les autres, ne s’arrête que pour manger et aller danser. Parfois il renvoi des gens censés faire un feat avec lui parce qu’ils sont trop lents à écrire leur couplet, « si vous n’êtes pas prêts, vous ne rappez pas ». All Eyez On Me est enregistré en un temps record et arrache tout.

L’année 1996 de Pac est plus riche que des vies entières de millions de personnes. Après le raz de marée de AEOM, le beef avec Bad Boy est à son niveau critique, Vice Magazine le transforme en guerre East / West, les diss s’enchaînent, les bagarres s’accumulent, menaces, gardes du corps, passages à tabac, braquages de rappeurs, tentions lors des concerts, voilà l’atmosphère qui règne. Suge Knight dope encore plus 2Pac, qui lui a juré fidélité à mort, pour le renforcer dans sa haine tel un dresseur pour endiabler son pitbull. Puff fait de tout pour que Biggie réponde et, lorsque ce dernier traîne des pieds pour le faire, Diddy s’arrange pour qu’une simple phrase (« Who Shot Ya ? ») soit vue comme une attaque contre l’autre camp…

Mais Pac ne s’arrête pas là, comme un pressentiment animal, on dirait a posteriori qu’il sait que le temps lui est compté. Il enregistre tout le temps, ne savoure qu’à peine son succès, il est flamboyant mais ce n’est pas l’ultime des objectifs. En mai sort Hit Em Up, la diss track la plus violente jamais entendue, une déferlante contre Bad Boy, et tout NY. Il entre dans la phase terminale de la paranoïa. Frénétique, il insulte Dre, et Snoop prendra un dernier avion avec Pac, un flingue caché sous sa couverture, persuadé que Pac allait le tuer. Il ne le reverra jamais. L’avions atterrissait à Vegas.

On connait tous l’histoire du combat de Tyson et la mort de 2Pac quelques heures après. On ne reviendra pas sur qui et comment. De nombreuses thèses existent et la plus probable est celle de la vengeance d’un certain Baby Lane après une énième bagarre, dans laquelle Pac s’était illustré avec Suge pas sa violence et son zèle. Quel est le niveau de responsabilité de Suge, difficile à dire. Ce qui compte pour aujourd’hui c’est cet album. 

Makaveli

Bye bye bye, let’s get high and ride
Oh, how do we do these niggaz but I’m not gon’ cry
I’m a Bad Boy killa, Jay-Z die too
Lookin out for Mobb Deep, nigga when I find you
Weak motherfuckers don’t deserve to breathe
How many niggaz down to die for me? Yeahh-yeayy!
West coast ridah, comin right behind ya
Should’ve never fucked wit meeee
I want money hoes sex and weeeed
I wont rest till my road dawgs freeee, bomb first!

2Pac n’est plus. Il imagine sa mort dans cet album, et comme dans certaines cultures antiques, après son trépas, le mort change de nom. Il est Makaveli, en hommage à Nicolo’ Machiavelli, célèbre philosophe florentin du XVe siècle, connu pour son texte « Le Prince », conseil stratégico-politique à l’intention de Laurent II de Medicis. Pac se rattache au père du réalisme politique pour son approche du combat en se servant des peurs de son ennemi. Machiavel, écrit une synthèse méthodologique pour prendre le pouvoir et le garder. Et imagine la simulation de la mort pour mieux observer ses adversaires (ceux qui connaissent la série Vikings souriront). Pac s’imagine flotter mystiquement autour de ces ennemis et de les hanter, les observer, les poursuivre. Comment ne pas rester bouche bée face à toutes ces coïncidences et ne pas plonger dans le complot que lui-même dresse : l’album s’appelle Killumianti, The 7 Day Theory. Le K pour KKK, lié selon lui aux illuminatis, groupe mondialiste tentant d’imposer une dictature globale et qu’il nous exhorte à combattre. 7 comme le 7 septembre, jour de sa fusillade, 7 jours, comme les 7 jours qui ont servis à écrire, enregistrer et mixer l’album, 7 jours qui séparent l’attentat dont il est victime à Vegas et sa mort. 7 mois qui séparent sa mort de la sortie initialement prévue de cet album (mars 97, au lieu de novembre 96)…

Deux clips réalisés de son vivant sortiront : Live and Die in LA (rien que le titre est prophétique, avec « l’erreur » qui est plus une feinte du destin, puisqu’il mourra à Las Vegas) et Toss It Up, hit érotique s’attaquant à Dre. Puis verra le jour le brumeux Hail Mary, symbole fantomatique du projet. Sur 12 tracks, on découvre un Pac au summum de sa furie (une des meilleures intros de l’histoire), sombre, empreint d’une réflexion pesante. Il alterne fureurs destructrices, blessées par la trahison et envenimées par la vengeance, envers Mobb Deep, Jay-Z et le monde entier, et hurlements de joie, comme si, tel un condamné, il savourait la dernière célébration avant l’échafaud (à l’image du logo de Death Row). Étrange, mal mixé (impensable pour ce label), ça transpire d’urgence et accentue la chape de brouillard et de mystère qui nous enveloppe à l’écoute de ce testament. Sa tombe semble nous parler lorsque des messages défilent en reverse, des extraits de chroniqueurs et de JT le dénonçant s’entremêlent avec des voix sataniques, des prières, des coups de feux. Mis en miroir avec le Life After Death de Biggie et toutes les thèses les plus farfelues auront plus de crédibilité. Lorsque la réalité rattrape la fiction, le destin semble trahir son habituelle discrétion.

La cover est fondamentale. Sur la croix, est dessinée une carte reliant différentes villes du pays à forte population afro-américaine. Pac s’imagine en Christ, Dieu fait homme et mis à mort par ses propres frères. Pac est cloué sur la croix par les siens, par ceux qu’il a essayé de protéger et d’éveiller. Comme le Christ, il est l’agneau du sacrifice, il ressuscitera et ils se rendront compte de leur erreur. Alors sa parole perdurera. Placardée sur un papier sépia lui servant de testament, la couverture rappelle sa mise à mort par les médias, d’où le Parental Advisory recouvrant ses parties intimes, évoquant sa condamnation pour agression sexuelle dont on s’est servi et pour laquelle il clama toujours son innocence.

L’on dit qu’il voulait quitter Death Raw et fonder son parti politique. Sa mort aura un impact bien plus grand, dans la musique et bien au-delà. Cet album tombant à pic, dans l’industrie de la musique et dans la société du spectacle, habituée à sanctifier les artistes morts, ce projet aurait dû faire figure de symbole. Il n’en sera rien. Parce qu’il renferme le vrai Pac, peut-être sa face la plus gênante, moins recyclable, moins « mythifiable ». Une énergie sans borne s’en dégage, mais pas celle motivante et revancharde du All Eyes On Me. C’est une énergie bien plus vaste, une fureur de vie qui va de pair avec une colère voulant réveiller, éveiller plus que combattre l’injustice personnelle.

Peut-on vraiment dire que c’est un album posthume. Non. Car au final quel est son message ultime ? Quelle est la conclusion de toute cette rage et de cette plongée dans les limbes ? Si l’on retire la lettre K de MAKAVELI, replaçons les lettres dans leur ordre : IM ALIVE.

Rédigé par mon estimé ami et invité spécial NoirVertFluo
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