808s & Heartbreak, Kanye West

808s & Heartbreak, Kanye West

Def Jam / Roc-a-Fella, 2008

Je me souviens très bien la sortie de cet album et notamment le single qui est sorti quelques mois avant l’album, Love Lockdown. En fait, je pense que tout fan de rap à cette époque s’en souvient très bien. Kanye West avait surpris, il avait pris tout le monde à contre-pied, personne ne savait à quoi s’attendre, et personne ne s’attendait à ce genre de musique. Pourquoi me direz-vous ?

A l’époque Kanye West était dans sa trilogie sur le thème de l’université avec son petit ourson, l’album devait s’inscrire dans la suite de ce thème et devait s’appeler Good Ass Job, qui faisait logiquement la suite de Graduation. Il était l’un des inventeurs et l’un des plus grands représentants du back-pack rap, un rap qui ne vient pas de la rue mais des milieux plus favorisés. Le contre-pied ne vient pas tellement du fait qu’il interrompt sa saga, mais plutôt dans la musicalité qui change radicalement, en s’éloignant du back-pack rap. Kanye West était devenu l’une des références de sa génération dans le Soul sampling, en démarrant par ses travaux sur Blueprint notamment, avant de sortir ses albums solo The College Dropout et Late Registration. Son troisième opus, Graduation, nous avait déjà emmené dans des sonorités plus Pop et plus électriques, mais la trame de fond restait plus ou moins Hip Hop. 

Avec 808s & Heartbreak, Kanye West prend un véritable virage et change radicalement son approche avec un album qui s’apparente plus à du RnB expérimental avec un mélange de synth-pop et d’electro-pop. Avec le recul aujourd’hui, ce type de virage à 180 degré n’a rien de surprenant de la part de Kanye West, mais à l’époque, c’était déjà bien moins attendu.

Ce qui est intéressant est de comprendre pourquoi Kanye fait ce virage à ce moment de sa carrière en interrompant sa saga. En fait, plusieurs évènements sont intervenu dans la vie du rappeur de Chicago. Le premier est la mort de sa mère, Donda, des suites d’une chirurgie esthétique. Le deuxième est sa séparation avec sa fiancée Alexis Phifer. Mêlé à cela, les attentes du public devenait de plus en plus fortes et Kanye avait quelques difficultés à s’adapter à sa célébrité grandissante et la pression des médias, bien qu’il ait toujours voulu devenir une pop-star. Le timing était finalement le bon pour assumer cette popularité grandissante et se mettre à agir non comme une star du rap, mais plutôt comme une icône de la pop culture. Et pour cela, rien de mieux qu’un album à contre-pied orienté RnB/Pop.

Kanye West

808s came from suffering multitude losses at the same time. It’s like losing an arm and a leg and having to find a way to keep walking through it.

Either call it ‘pop’ or ‘pop art,’ either one I’m good with

A la suite de ces évènements, Kanye West ne réfléchira plus comme une star du rap, mais comme une pop-star grandissante prête à assumer son statut. Son statut de back-pack rappeur lui donne finalement une certaine légitimité pour prétendre au statut de pop-star, ayant un pied dans les deux mondes, à la fois apprécié par la communauté rap, mais également par un public plus typiquement Pop ou Rock.  Il déclare lui-même ne plus faire du rap, mais définit sa propre musique comme du pop-art, se sentant inspiré par les accomplissements des grandes star de la pop.

Si on prend le titre de l’album, il indique finalement une grosse partie du contenu que l’album présentera, à la fois musical mais aussi lyricale. Concentrons-nous sur le premier. Les drums sont presque intégralement réalisés avec un Roland TR-808, communément appelé 808, une machine qui permet de programmer des beats de batterie majoritairement utilisé dans les années 80 dans la musique électronique, Dance et Hip Hop. Kanye West s’écarte du Soul sampling et des compositions complexes au profit d’un son minimaliste avec des boites à rythmes clairsemées, des sons électroniques aigues d’inspiration Synth-pop et Electro-pop. Finalement, l’album se fond dans une ambiance globalement austère avec des tambours, des bourdonnements, des piano glauques et des cordes maussades. Comme il le déclare lui-même, ce son minimaliste est représentatif de l’état d’esprit de Kanye West suite à ses différents évènements. Au-delà des paroles, Kanye a toujours eu une excellente capacité à communiquer avec sa musique.

L’utilisation massive du vocoder est une autre innovation de Kanye et c’est sans doute aussi ce qui a le plus déstabilisé les fans de Kanye de la première heure. On le voit sur le premier single Love Lockdown où la voix de Kanye devient presque saturée tellement elle est high-pitchée. L’utilisation du vocoder peut être vue comme l’expression d’une forme d’hystérie et de colère intérieure qui ressort, comme une expression de son malheur et ses angoisses, un cri de détresse. 

La deuxième partie du titre, Heartbreak, fait directement référence aux évènements malheureux survenus dans la vie du rappeur de Chicago, et les paroles en seront forcement impactées. Kanye communique son mal-être, il se sent perdu avec le cœur brisé. Sur Amazing,  il va jusqu’à se définir lui-même comme un monstre, se sentant exhaussé, pourtant toujours persuadé de son règne. Street Lights, Welcome To Heartbreak ou Love Lockdown sont d’autres bons exemples du malheur intérieur de Kanye West, où il nous confesse la vacuité de sa vie. Fortement inspiré des groupes de Pop-Rock à tendance dépressive, l’écriture s’éloigne du rap traditionnel, qui a généralement des textes longs, au profit de paroles et rimes courtes. Les paroles sont loin d’être le point fort de l’album bien qu’elles soient très communicatives. Kanye remplie l’objectif.

Kanye West

I’m not loving you, way I wanted to
What I had to do, had to run from you
I’m in love with you, but the vibe is wrong
And that haunted me, all the way home
So you never know, never, never know
Never know enough, ’til it’s over love
‘Til we lose control, system overload
Screaming, « No, no, no, no-no »
I’m not loving you, way I wanted to
See I wanna move, but can’t escape from you
So I keep it low, keep a secret code
So everybody else don’t have to know

Pour le mot de la fin, 808s & Heartbreak est-il un classique ? Un game-changer ? Pour le premier, la réponse est à mon sens non, l’album souffre de quelques moments un peu plus mou, notamment vers la fin, ce qui l’éloigne légèrement de la perfection associée aux fameux classiques. Pour le deuxième, à mon sens, il s’en rapproche beaucoup plus puisqu’il crée une véritable rupture. Les fans n’étaient peut-être pas totalement prêts pour un album comme celui-ci, mais pourtant beaucoup s’inspireront de cet album dans les années qui suivront, notamment Kid Cudi pour ne citer que lui. Pour un album de rap, il faudra repasser puisqu’il ne remplit pas vraiment les critères du rap traditionnel. Si on prend l’album pour ce qu’il est, un album de R&B expérimental, l’effort est louable et plutôt bien réalisé. On peut saluer la prise de risque et l’originalité de l’album, de la même manière que Common l’avait fait avec Electric Circus quelques années auparavant. Et Kanye s’inspire de la démarche de Common, tout en apportant son propre concept et une musicalité qui lui est propre. Ce qui est certain, c’est que l’album marque une rupture dans la carrière de Kanye et avec le recul, il a eu un impact indéniable dans le paysage du rap. 

Par Grégoire Zasa


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