Straight Outta Compton, la révolution militantiste gangsta
Ruthless / Priority , 1988
Les débuts d’un gangsta rap violent
A la genèse de Straight Outta Compton, probablement aucun des membres du groupe ne s’attendait à avoir un tel impact. Pourtant, il est avec certitude l’un des albums les plus influents du Hip Hop. En effet, personne n’avait fait quelque chose de semblable auparavant, à tel point qu’ils vont mettre le rap de Los Angeles sur la carte mais surtout créer une véritable rupture dans le Hip Hop. Si quelques rappeurs comme Schoolly D, Too Short ou Ice-T ont lancé les premières esquisses du Gangsta Rap, personne ne l’avait fait de la manière de N.W.A.
Avant eux, le Hip Hop était engagé dans la spirale d’une musique qui avait une tendance beaucoup plus clubbing et amusante avec des artistes comme Run-DMC ou LL Cool J. Le Hip Hop de Los Angeles ne dérogeait pas à cette règle et était resté ancrer dans les block parties des années 70 avec des sonorités Electro/Disco, y compris Dr. Dre et DJ Yella avec leur groupe World Class Wreckin Cru.
Pourtant, la rencontre des différents membres du groupe n’est pas si évidente. En tant que membres fondateurs, Eazy-E et Dr. Dre vont progressivement introduire les autres membres, DJ Yella étant le compère de Dr. Dre dans le groupe World Class Wreckin Cru, Ice Cube le ghost-writter de Eazy-E alors qu’il était membre du groupe The C.I.A. et MC Ren un proche de Eazy via leur affiliation au gang des Kelly Park Compton Crip. Si Arabian Prince est plus ou moins un membre fondateur aux côtés de Eazy-E, sa participation sur l’album sera très succincte avec un seul couplet.
Le groupe enregistre un premier EP sorti sur Macola Records, N.W.A. and the Posse, qui se transforme en compilation avec des morceaux d’artistes affiliés, et notamment The Fila Fresh Crew dont le membre principal n’est autre que The D.O.C., l’un des principaux ghost-writters de Eazy-E et Dr. Dre. Si cette compilation contient quelques hits, dont le célèbre solo de Eazy-E écrit par Ice Cube Boyz-n-the-hood, l’impact du groupe reste principalement cantonné à Los Angeles. Après la rencontre avec le future manager du groupe Jerry Heller, Eazy-E fondera Ruthless Records avec comme distributeur Priority Records.
Le groupe le plus dangereux du monde
A la sortie de Straight Outta Compton, l’impact est immédiat, et pas seulement sur Los Angeles et dans la sphère Hip Hop. Ils sont tellement agressifs et hardcore que même les autorités commencent à s’intéresser au groupe. Personne n’avait entendu un groupe avec une telle ferveur dévastatrice envers le gouvernement et la police américaine. N.W.A. avait l’audace de la défiance et sont devenu le porte-parole de toute une jeunesse qui se sentait persécutée, avec le statut du « groupe le plus dangereux du monde », devant même leur confrères de la scène new-yorkaise qui se faisait appelé les Public Enemy, qui était militantiste mais bien moins gangsta.
Fuck The Police apparait dans un contexte où les violences policières des départements comme le LAPD arrivent à un point de rupture. Écrite par Ice Cube, MC Ren et The D.O.C., la chanson met en scène un procès contre la police avec Dr. Dre comme juge et les trois rappeurs en tant que témoins à la barre, le verdict déclarant la culpabilité du département de police. Sur un riff de guitare de Roy Ayers, la parodie fonctionne par son côté comique tout en accusant sans vergogne la police pour sa brutalité et son racisme avec des lyrics violentes et hardcore. Le titre deviendra le symbole de toute une jeunesse et une icône de la pop culture. Au-delà de son impact auprès des auditeurs, Fuck The Police sera perçu comme une provocation par les institutions gouvernementales, y compris le F.B.I. qui écrira une lettre à Restless ordonnant de modérer ses propos, ce qui aura pour effet d’accroitre la popularité et la légitimité du groupe.
Une violence gangsta provocatrice et décomplexée
Le morceau introductif met en scène les trois rappeurs principaux sur un rythme urgent qui décrit à la perfection les intentions belliqueuses du groupe. Ice Cube, Mc Ren et Eazy-E prennent la parole successivement pour un couplet chacun en se présentant dans leurs styles respectifs, Cube étant le militantiste, Ren le gangster sans pitié et E le gangster comique et décomplexé. Avec cette présentation, ils indiquent clairement qu’ils se préparent pour la guerre contre les institutions. Il n’y avait pas plus parfait comme introduction pour lancer les hostilités, le morceau fonctionne par son rythme intense avec sa boucle courte et répétitive, hachurés par des scratchs avec des flow agressifs des trois rappeurs. La personnalité des trois rappeurs est aussi ce qui fait la particularité et l’unicité du groupe, et elle est très perceptible sur ce morceau.
Gangsta, Gangsta, comme son nom l’indique, représente l’essence de la philosophie du groupe avec des storytellings de gangster à la première personne une nouvelle fois narrés par Ice Cube et Eazy-E. Si les storytellings ne sont pas nouveaux, la violence des propos tenus est totalement nouvelle tout en utilisant la fanfaronnade vaniteuse de leurs prédécesseurs. Dre et Yella composent un beat basé sur un boucle samplée de Weak at the Knees de Steve Arrington pour un rythme funky. Mais la prouesse musicale se trouve à la fin du morceau avec un sifflement repris de Funky Worm de Ohio Players suivi par un ad lib de Be Thankful for What You Got de William DeVaughn avant que Eazy-E conclue par un dernier couplet. L’enchainement est simplement magnifique et témoigne du génie de Dr. Dre.
Ces trois morceaux introductifs font définitivement parti des plus iconiques du groupe de Compton et ne peuvent que mettre tout le monde d’accord à la fois sur plan lyrical et musical. Pourtant les hostilités sont loin d’être terminées. Nos rappeurs se réunissent tous ensemble sur Parental Discretion Iz Advised avec un couplet introductif de The D.O.C., le seul featuring de l’album, où il en profite pour faire la promo de son première album et décrire ses qualités de rappeurs, mais surtout de lyriciste puisqu’il écrit aussi pour Dre et Eazy-E sur ce morceau. Sur un riff de guiatre modifié de I Turned You On des Isley Brothers, le groupe se veut une nouvelle fois taquin envers les autorités qui leur ont collés le nouvel avertissement pour contenu « explicit » qu’on connait aujourd’hui. On ne pourra pas dire qu’ils ne l’ont pas mérité, mais cet encart a presque été pensé pour eux, étant le premier album à l’obtenir, même s’ils ont eu que plus tard sur les rééditions. S’il s’agit probablement du titre le plus sous-estimé, il présente l’un des meilleurs contenus lyrical de l’album. Mais il fonctionne si bien aussi parce qu’il est le seul morceau qui met en scène tous les rappeurs du groupe en plus de The D.O.C., à l’exception d’Arabian Prince mais sa participation sur l’album est plus anecdotique.
Le remix de Dopeman est la nouvelle collaboration de Cube et Eazy-E après Gangsta, Gangsta, qui sans être une suite, suit le même chemin. Des ego-trips de gangsta mais plutôt centré sur la drogue avec les effets néfastes sur les populations noire américaines. Le rythme composé par Dre est aussi alarmiste et abrasif que les paroles sont impitoyables envers les accros aux cracks et les dealers qui le vendent.
La versatilité des talents
L’une des beautés de Straight Outta Compton est la versatilité et le style distinctif de ses rappeurs, et ils ont chacun un morceau pour briller et s’exprimer. MC Ren lance les animosités avec If It Ain’t Ruff, et le morceau est comme son titre, aussi rugueux que du papier de verre avec des lyrics sans vergogne et un flow ravageur. MC Ren n’est pas le lyriciste et le rappeur le plus reconnu de N.W.A. mais c’est bien lui offre le meilleur solo, en compétition avec le remix de 8Ball de Eazy-E. S’il est le seul à avoir deux solo sur l’album, Quiet On Tha Set ne sonnera pas aussi bien avec un flow peut être légèrement poussif qui sonne un peu plus de l’ancienne génération, mais Dre ne lui offre pas non plus le meilleur beat de l’album. La chanson fonctionne mais elle est plus anecdotique dans l’ensemble.
Fidèle à lui-même, Eazy-E s’empare du morceau le plus comique de l’album avec un ego-trip de rodeur alcoolique narré dans sa voix nasillarde si iconique. Alors que les paroles ont été écrite par Cube, Eazy est le seul qui pouvait les interpréter avec autant d’humour et de nonchalance, ils se les approprient à merveille avec un style bien à lui. Bien que Cube puisse être considéré comme le meilleur rappeur et parolier du groupe, son solo n’est pas celui qui fonctionne le mieux, il est d’ailleurs dans un style bien différent de ce qu’il pourra proposer par la suite en terme de contenu, notamment dans sa carrière solo. Cube présente sa méfiance envers les femmes qui voudraient s’en prendre à son argent avec un flow décontracté et des paroles pleines de misogynie sur une mélodie douce et laid-back reprise de The Message de Brass Construction.
Le solo de Dre, écrit par Ice Cube, est peut être finalement le plus engagé tout en étant le moins violent. Comme son nom l’indique, Express Yourself revient sur la liberté d’expression et la censure, un thème qui aurait très bien correspondu à Cube, mais Dre s’en sort parfaitement. Il lance quelques piques aux autres rappeurs qui n’oseraient pas être véritables dans le but d’être diffusés en radio, ce qui est plutôt cocasse quand la chanson s’empare d’un hit pop et propose un contenu dépourvu de grossièreté tout en étant le single lui-même diffusé en radio.
Les heures éphémères du groupe révolutionnaire
Quelques morceaux plus festifs vont finaliser la tracklist. Ils présentent d’ailleurs une esthétique, un contenu et une construction qui rappellent les premières heures du rap avec des breakbeat minimalistes. Les deux titres de Ren et Dre en duo, Compton’s In the House et Something Like That s’apparentent aux sonorités des années 80 où ils se passent le micro comme Rev Run et D.M.C. pouvaient le faire. Si les morceaux fonctionnent bien, ils dénotent légèrement des autres titres de l’album avec un contenu moins gangsta. Something 2 Dance 2 clôture l’album avec un morceau, qui comme son titre l’indique, est la chanson club par excellence et sonne à la limite Disco. Étrangement, elle a été écrite par Arabian Prince et est sa seule apparition. Si l’album est exceptionnel, il était difficile de faire une pire conclusion.
Malgré le succès de N.W.A., les heures du groupe dans sa formation originale, qui approchait la perfection en terme de versatilité de complémentarité, ne seront qu’éphémères. Il faut dire qu’Eazy-E et Jerry Heller ont provoqué les choses en n’offrant que des miettes aux membres du groupe. Si Ice Cube est le premier a quitté le navire, Dre suivra deux ans plus tard après la sortie du deuxième album en 1991, Efil4zaggin. L’album présentera les fleurons du nouveau G-Funk de Dre, mais il est malheureusement amputé d’un des talents les plus brutes de N.W.A. et ça se ressent dans la véracité et le militantisme des paroles. Alors que ce première album présente un contenu hautement belliqueux, le deuxième album sera bien plus fondamentalement gangsta, presque dépourvu de conscience politique et sociale.
